Robert Deragon
Ces écoles qui se prétendent privées
jeudi 23 décembre 2004
Périodiquement, le débat entourant le financement par l’État des écoles privées refait surface. Non sans raison. C’est que le Québec finance son réseau d’écoles privées à plus de 60%, et que ces établissements sont de plus en plus populaires. Depuis 1999, la fréquentation des écoles privées a bondi de 14% alors que l’école publique voyait sa clientèle décroître de 4% pendant cette même période. À l’heure actuelle, plus de 10% des élèves québécois prennent chaque jour de classe le chemin des établissements d’enseignement privés. Ce généreux transfert de fonds vers le réseau privé est-il souhaitable alors que l’État québécois crie famine ? Justement. Il en coûte moins cher, nous assurent les économistes, de subventionner grassement les écoles privées. Si on cessait de le faire, on assisterait à une migration massive vers l’école publique où chaque élève coûte plus cher. Comme les parents qui décident d’envoyer leurs enfants à l’école privée acceptent de payer volontairement une plus grande part des frais d’éducation, l’État ferait ainsi des économies d’environ 46 millions annuellement. Le montant peut sembler important, mais si on le compare au budget total de 5,7 milliards de dollars investis chaque année en éducation au Québec, c’est une goutte d’eau. Pourquoi alors tous les gouvernements qui se succèdent à Québec, qu’ils soient péquistes ou libéraux, ne remettent-ils pas en question ces subventions ? Sûrement en raison de la grande popularité des écoles privées auprès des classes sociales moyennes et supérieures, incluant les députés eux-mêmes. Un récent ministre de l’éducation québécois, Sylvain Simard, pour ne pas le nommer, n’avait-il pas candidement avoué que ses enfants fréquentaient l’école privée « pour des raisons personnelles » ? Quand un ministre de l’éducation préfère l’école privée, on ne s’étonnera pas de la mauvaise réputation de l’école publique dans certains milieux aisés. Cette popularité découle notamment de l’assurance que les clientèles « à problèmes » ne sont pas acceptées par les établissements privés. De plus, comme beaucoup de ces écoles exigent la réussite d’un examen d’entrée, on s’assure que son enfant sera dans un milieu « écrémé » des élèves intellectuellement « plus faibles ».
On l’aura compris, dans ces conditions, le palmarès annuel des écoles présenté par le magazine l’Actualité ne vaut pas plus que le papier sur lequel il est imprimé. Comment en effet comparer des écoles qui choisissent les élèves les plus performants, avec des écoles qui ont l’obligation d’accepter tout le monde ? Voilà le nœud du problème. Ces subventions sont une nuisance de plus en plus intolérable pour l’école publique qui voit ses effectifs fondre alors que la proportion de ses élèves EHDAA (élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage) augmente d’autant, ce qui a pour effet pervers d’accentuer la volonté de migration vers l’école privée par ceux qui en ont les moyens. Aussi, la question qui vient à l’esprit est la suivante : est-il normal qu’un établissement qui est subventionné par l’État à hauteur de 60% n’ait aucune obligation à accepter une clientèle EHDAA ? On ne peut à la fois se prétendre privé, avec tous les avantages que cela confère, et dépendre autant des largesses du gouvernement. En fait, ces écoles sont publiques à plus de 60%, et à ce titre, devraient avoir l’obligation d’accepter une certaine proportion d’élèves en difficulté d’apprentissage. Bien sûr, l’ADQ et le Parti libéral du Québec, qui représentent avant tout l’intérêt des moins démunis, ne feront rien en ce sens. Mais qu’en est-il du Parti Québécois, le seul parti social-démocrate susceptible de prendre le pouvoir lors de la prochaine élection ? La question a déjà été à l’ordre du jour d’un Conseil des ministres du précédent gouvernement, comme l’a avoué l’ex-ministre de l’éducation Pauline Marois lors d’une entrevue télévisée. Mais peut-être devraient-ils plutôt songer à diminuer progressivement ces subventions, et à transférer ces ressources vers le réseau public. L’école doit, en effet, être un reflet de la société réelle, avec toute sa diversité, afin que les enfants apprennent la tolérance et le respect de ceux qui sont différents. Bref, tout ce que l’école dite « privée » n’offre pas actuellement. Pour une société relativement riche comme la nôtre, 46 millions de dollars n’est pas un prix tellement élevé à payer pour un tel apprentissage.