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Robert Deragon
Le nombril de l’ambassadeur

lundi 9 août 2004

Le nombril de l’ambassadeur

L’ambassadeur du Canada en France, Claude Laverdure, donnait le 5 août 2004 une entrevue au journal breton « Le Télégramme » à l’occasion des cérémonies entourant les fêtes du 400ième anniversaire de l’Acadie. Bien sûr les Français ont eu droit aux clichés et aux demi-vérités touchant la réalité canadienne auxquels nous ont habitué les représentants du gouvernement d’Ottawa. Passons rapidement sur les phrases creuses vantant la force de l’Acadie et la fierté sans limite des Acadiens alors que la réalité sur le terrain nous montre plutôt un peuple en voie d’assimilation et parlant un français qui n’est trop souvent qu’un mélange de mots anglais et français enrobés dans une syntaxe hybride. Passons également sur l’image-clichée du Canada bilingue « coast-to-coast » grâce aux lois votées par Trudeau et qui ont fait en sorte que « les anglophones inscrivent leurs enfants dans les écoles d’immersion en français pour qu’ils deviennent parfaitement bilingues ». S’il est vrai que ce type d’école connaît un certain succès au Canada anglais, la grande majorité des canadiens qui les ont fréquentés sont incapables de soutenir une conversation en français faute de pouvoir utiliser cette langue tellement elle est absente de la vie quotidienne dans les provinces hors-Québec. Même les enfants issues de familles francophones parlent entre eux en anglais....

Ce que je tiens à souligner toutefois, c’est les propos de l’ambassadeur sur les Québécois. Répondant à une question touchant les relations entre les Acadiens et les Québécois, et ce qu’il adviendrait en cas d’indépendance, le suave ambassadeur a répondu ceci : « Les indépendantistes ne se sont pas toujours préoccupés de leurs voisins acadiens. Mais je suis persuadé que le Québec ne se séparera jamais du Canada. C’est du passé. Aujourd’hui, les Québécois se soucient vraiment de leurs compatriotes de langue française. Il faut arrêter de se regarder le nombril continuellement ».

Cette réponse est qu’une telle bassesse à beaucoup de points de vue, qu’elle mérite qu’on s’y arrête. C’est un bijou de mauvaise foi, de faussetés et d’accusations gratuites.

D’abord, elle laisse entendre qu’en cas d’indépendance, les Acadiens perdraient leurs droits, et que par conséquent, tout leurs acquis ne résultent pas de droits inaliénables, mais de concessions faites parce que le Québec fait parti du Canada. Ce propos est scandaleux et une insulte pour les Acadiens tenus ainsi en otage. On se demande également en quoi l’apparition d’un nouvel état indépendant et francophone aux portes de l’Acadie constituerait un lâchage des Acadiens. Cette tentative de culpabiliser les souverainistes en les accusant de laisser tomber les autres francophones d’Amérique en cas d’indépendance fait parti depuis longtemps de l’arsenal des arguments fédéralistes. En fait, l’indépendance du Québec aurait l’effet exactement contraire : redonner à la langue française un prestige qu’elle n’a plus en Amérique du Nord.

Ensuite, M. Laverdure affirme que la question de la séparation « c’est du passé ». Les sondages montrent pourtant que l’appui à la cause indépendantiste se maintient mois après mois dans les 45%. Un tel niveau d’appui à l’indépendance de la Bretagne accompagné d’un fort contingent de députés bretons séparatistes ne serait certainement pas qualifié à Paris de mouvement politique moribond en voie d’extinction. Sans compter qu’à la dernière élection fédérale, les libéraux fédéraux ont essuyé au Québec une raclée de la part d’un parti souverainiste. Les propos de l’ambassadeur à ce sujet frisent le mensonge pur et simple.

Mais les plus choquantes de ses paroles concernent certainement cette histoire de nombril. Ainsi, les Québécois qui veulent faire du Québec un pays indépendant seraient des contemplateurs irréductibles de leur propre nombril. Encore une fois on prétend sans rire que de vouloir s’ouvrir sur le monde et prendre sa place au sein du concert des nations c’est se refermer sur soi ! Comprenne qui pourra ! Mais selon cette logique tordue, les Canadiens qui sont indépendants des Américains ne sont-ils eux aussi que des contemplateurs de nombrils ? Pourquoi en effet faire parti du petit Canada alors que nous pourrions être un État américain membre à part entière de la première puissance mondiale ? Les raisons qui sont à l’origine de l’existence du Canada en Amérique du Nord sont les même que celles qui inspirent les indépendantistes québécois : le droit à la différence au niveau social, culturel, politique, et économique ; le droit d’exprimer d’autres points de vue et de vivre dans une société différente et originale. Cela s’appelle le droit à l’autodétermination des peuples. Non, M. l’ambassadeur, rassurez-vous, nous ne sommes pas des contemplateurs de notre nombril. C’est le monde entier qui nous fascine ainsi que l’appel de notre libération.






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