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Paul-Émike L’Heavy
Traitement policier réservé aux Noirs.

dimanche 8 août 2004

Deux heures dimanche matin. Nuit fraîche : ça dort bien les fenêtres ouvertes, moi qui ai toujours trop chaud. Mais en ville, il y a parfois le bruit.

Cette fois, je suis éveillé par celui, persistant, d’un groupe de jeunes apparemment surexcités, qui conversent sur le ton approprié à une usine de concassage de pierre, s’interpellent comme de bord en bord d’un stade de soccer, piaillent et criaillent sans souffle reprendre. Sur ce fond constant se superposent, par à-coups, glapissements aussi stridents qu’urgents, rauques râles de rage éructée, éclats de rire convulsifs.

Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, le phénomène ne se déplace pas, au rythme d’une marche qui entraînerait la bande au loin, hors de portée - du moins pour mon coin - mais demeure constant, comme si ces dizaines d’ados avaient élu campement sur le trottoir d’en face.

Un quart d’heure s’écoule, qui me verra presque replonger dans le sommeil, une accalmie aidant. Mais ça reprend de plus belle. Cette fois, éveillé pour de bon, je tâche de savoir de quoi il retourne. Enfilant mes culottes, je vois dehors un clignotement bleu et rouge : d’autres ont dû se tanner avant moi. Mais la clameur ne se calme pas pour autant. Il se passe quelque chose. Je descends voir.

Massés sur le coin de rue, une bonne cinquantaine de jeunes s’agitent, plus ou moins encadrés par quelques policiers qui, de temps à autre, leur demandent vainement de circuler. On me pardonnera la précision suivante : tous les adolescents en question ont une chose en commun - outre leur propension à veiller tard et leur absolu manque de civisme : ils nont Noirs, Haïtiens pour être exact.

C’est le festival du fond de culotte entre les genoux, de la casquette de basket posée de travers sur un foulard noué, du chandail de baseball assez grand pour l’équipe au complet et des épaisses-padrilles savamment délacées. Ça, c’est les gars. Chez les filles, tout au contraire, c’est l’épreuve d’endurance des coutures, soumises à des pressions extrêmes pour retenir ensemble les sections de vêtements quatre points trop petits. Mais qui se soucie de pointure exacte ? Faut être de son temps - coûte que coûte.

Tout ce beau monde, joyeusement agressif, manifeste son mécontement face à l’insultante présence policière, véritable injure à la liberté. On gueule, on crache par terre, on se poussaille. Des sous-groupes, sans cesse changeants, se forment et se défont sur quelque cause éphémère, et s’affrontent dans de brusques flambées verbales ponctuées d’intempestives gesticulations.

En voilà un qui, survolté, s’élance soudain vers le cordon des policiers, affichant sa détermination à en venir aux actes en se délestant de quelques épaisseurs de tissus chemin faisant. Il sera naturellement intercepté par ses compatriotes avant le point de non-retour, et, ceinturé, agrippé, se débattra avec juste assez de conviction pour ne pas s’échapper, provoquant un important remous - sans parler de la recrudescence de cris. Un observateur non-averti croirait à une bagarre, mais il n’en est rien : l’ennemi unique demeure la police, qu’on n’attaque toutefois pas autrement qu’en paroles - et encore : en créole. Puis un autre prend la relève, fouetté par l’exemple et par les invectives véhémentes d’une meneuse de claque qui s’active depuis les débuts de l’affaire, intarissable. Et avec un résultat analogue à celui obtenu par son devancier, à ceci près que ceux qui s’interposeront ne sont pas tout à fait les mêmes, dans ce perpétuel réalignement des accointances.

Et ça dure, et ça continue, et ça n’avance guère. Pas un seul policier (dont aucun en tenue de combat) ne hausse la voix, pas une fois. Sur un ton presque confidentiel, ils réitèrent à intervalles espacés l’ordre - que dis-je ? : la timide requête, de circuler. Sans grand résultat. À une heure par coin de rue parcouru, la marche sera longue entre la station Sauvé et Montréal-Nord... Le groupe fait dix pas en avant, vingt en arrière. Ça s’éternise. Des riverains, tirés comme moi du lit, sont venus assister à ce cirque aussi gratuit qu’imposé. Mais les policiers maintiennent leur attitude : pas de provocations, ni de répliques à celles-là venant d’en face. Patience, on est payés à l’heure - et quelques-uns sans doute à temps-et-demi. On est loin de certaines Saint-Jean-Baptiste du bon vieux temps...

Puis, ce qui devait arriver arriva : la meneuse de claque, sans doute grande responsable de tout ce charivari à propos de rien, lâche la lamentation d’office (et je cite) : « On sait bien, c’est parce qu’on est des Nègres que vous nous traitez comme ça ! ».

Je crois qu’elle a raison. Tout autre groupe qu’une minorité aussi visible aurait été embarqué manu-militari depuis longtemps.

Ce que j’en pense ? Tant mieux si la police a appris à se policer. À travailler du neurone davantage que de la fibre musculaire. Du moins, en certaines circonstances. Bravo.

Mais en contrepartie, il est consternant de constater que cette « évolution » est peut-être simplement due, à l’usure, à ce réflexe qu’ont acquis trop de « minoritaires » de tout acabit, réflexe qui consiste, de manière consciente ou instinctive, cyniquement ou naïvement, à prendre en otage son propre statut de minoritaire, pour le brandir à tout propos, afin de transformer en victime ce qui n’est autre chose qu’un agresseur.

La bien-pensance de notre société-où-tout-le-monde-il- est-beau-et-tout-le-monde-il-est- gentil-surtout-les-« autres » permet, favorise, engendre ce phénomène.

Ya-t-il une limite raisonnable, un point qu’on pourrait appeler « l’équilibre » ?




Réactions

  • > Traitement policier réservé aux Noirs.
    9 août 2004, par Michel Brossard
    66.38.186..***
    Fini les traitements de faveur pour la racaille. Ce sont de telles attitudes irresponsables qui ont mené à la formation de zones de non-droit en France. En plus d’être dévastatrice, une telle attitude ’autruchiste’ est socialement suicidaire. Tous égaux : mon oeil ! Certain sont plus égaux que d’autres, à ce qu’il semble ; comme vous l’avez si bien dit, des québécois auraient été embarqués en moins de deux. Quand aux ’pauvres victimes’, elles devront comprendre que ce n’est pas avec des insultes qu’ils gagneront un quelconque respect, ces barbares. Ils devront aussi comprendre que dans notre société, on ne dérange pas les gens en défilant en bandes bruyantes et potentiellement menaçantes (le créole est une langue qui se hurle ou quoi ???). Les accusations de racisme-à-deux-balles sont devenue l’arme de prédilection de ces individus contre la police. Et le plus triste, c’est que cela semble marcher.


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