Informations

  Dernières réactions

  Dernières nouvelles

  Le webzine et les forums de Québec-Politique sont des espaces qui favorisent l’expression des citoyens sur les enjeux politiques et sociaux du Québec et du Canada. Notre pouvoir citoyen ne s’exprime qu’aux quatre ans dans l’isoloir de vote, mais maintenant grâce à l’Internet, le citoyen peut (...)

Lire la suite

  Du même auteur

Tous les articles

  Espace Rédaction



Charron Christian
Viaduc de la Concorde : les grands médias ont manqué gravement à leurs devoirs

dimanche 25 mars 2007

Il y a actuellement une grave crise de confiance des citoyens envers le pouvoir politique. Mais celle-ci va bientôt se propager au pouvoir médiatique, lorsque les citoyens vont se rendre compte que les médias sont loin de jouer le rôle qu’on attend d’eux, en délivrant une information biaisée qui protège le pouvoir établi. Pour illustrer ces graves manques à l’éthique de la part des médias, l’affaire du viaduc de la Concorde est toute indiquée.

Les faits en bref

Reprenons brièvement les faits. Le viaduc du boulevard de la Concorde s’est écroulé le 30 septembre dernier à Laval, faisant cinq morts et six blessés. Le premier ministre Jean Charest a tout de suite nommé une commission d’enquête, présidée par l’ancien chef péquiste Pierre-Marc Johnson, pour investiguer les causes de l’incident. Au débat des chefs, Mario Dumont de l’ADQ dévoile trois notes de service du ministère des Transports concernant ce viaduc, inconnues du public jusque là, faisant état en juin et juillet 2004, et en mars 2005, de « désagrégation importante des assises » et de fissures « inquiétantes ».

Charest et son ministre des Transports Michel Després affirment qu’ils n’ont jamais été mis au courant de ces notes de service, avant qu’elles soient révélées par Dumont lors du débat.

Déclarations de Charest et Després

Voici ce qu’ont déclaré Charest et Després dans cette affaire :

Premier octobre, au lendemain de l’effondrement du viaduc, Després a déclaré que l’évaluation faite « n’avait pas permis de détecter d’indice » permettant d’expliquer l’événement. « Je n’ai pas, moi, pris personnellement connaissance » des rapports sur le viaduc. Il allègue qu’il s’est fié aux « commentaires » que lui ont faits ses fonctionnaires ;

Peu de temps après l’écrasement du viaduc, Charest : « Ce n’est pas la question d’une situation que l’on connaissait, on ne la connaissait pas » ;

13 mars 2007, Charest, lors du débat des chefs : « M. Dumont, je n’ai jamais vu ce document que vous sortez. Je n’ai jamais été informé de ça. » ;

14 mars 2007, Després, lors d’une conférence de presse du ministère des Transports organisée par lui : « Au Québec, il y a 4900 structures, il y a 4900 inspections par année, il y a 4900 rapports », « Ce n’est pas vrai que toutes les notes de service sont soumises au ministre » ;

18 mars, à l’émission Tout le monde en parle, Charest a réaffirmé qu’il n’avait jamais été mis au courant des notes de service avant le débat des chefs.

Impossibilité de telles affirmations

Malgré que Charest et Després nient avoir pris connaissance de ces notes de service avant le débat des chefs, c’est tout à fait impossible. Quand un viaduc s’écroule, la première chose qu’un ministre des Transports fait est de s’informer s’il y avait des problèmes répertoriés concernant celui-ci.

Or le ministère des Transports du Québec (MTQ), bien qu’il soit extrêmement négligent dans l’entretien des ponts et structures sous sa responsabilité, est excellent pour faire des inspections et tenir des registres sur ceux-ci. En témoignent les rapports du ministère qui peuvent dire avec exactitude combien de ponts sont en bon état, et combien ne le sont pas. La première chose qu’a donc faite Després suite à la tragédie, c’est de demander à être mis au courant des inspections antérieures sur ce pont. Quand il dit le 14 mars 2007, au lendemain du débat des chefs, qu’il y a 4900 structures et qu’il ne voit pas toutes les notes de service, il oublie une chose : il y a peut-être 4900 structures, mais il n’y en a qu’une qui est tombée, et il a nécessairement pris le temps de consulter les rapports concernant celle-ci.

La seule situation dans laquelle Charest et Després auraient pu ne pas être mis au courant de ces notes, c’est si les fonctionnaires du ministère des Transports avaient caché cette information au gouvernement. Dans ce cas, Charest aurait dû piquer une sainte crise au lendemain du débat des chefs, alors qu’on lui avait caché une information aussi pertinente que ces notes de service. Il aurait dû exiger des comptes auprès de la commission d’enquête présidée par Johnson, car même si une commission existe pour faire la lumière, n’oublions pas que c’est quand même Charest qui dirige le gouvernement et il doit être au courant.

Or, un article paru dans le journal La Presse du 15 mars, en page A4 et intitulé « Un pétard mouillé ? » se termine par le paragraphe suivant :

« Des sources au MTQ indiquent que la commission Johnson avait reçu dès sa formation la correspondance entre les ingénieurs brandie par Mario Dumont lors du débat. Les deux ingénieurs ont même déjà comparu devant les procureurs de la Commission pour présenter un témoignage préalable aux audiences, qui débuteront le 10 avril. »

Attitude des médias

Donc Charest et Després étaient au courant de ces notes de service et mentent quand ils disent le contraire. Nous en arrivons donc au sujet principal de cet article. Entre le 14 mars, lendemain du débat des chefs, et le 23 mars 2007, les médias écrits montréalais ont gravement manqué à leurs devoirs, car aucun ne dénonce formellement les mensonges de Charest et de Després, et n’exige de connaître la vérité.

Après avoir feuilleté les éditions du journal La Presse, du Devoir et du Journal de Montréal, il n’a été trouvé qu’un seul article qui met en doute, mais du bout des lèvres, et encore, les dires de Després, et c’est une chronique de Michel David, du journal Le Devoir, le 15 mars, intitulée « Lendemain de veille » :

« S’il est vrai que M. Després n’a sans doute rien caché, il n’a pas l’air plus brillant pour autant. On peut très bien comprendre que le ministre des Transports ne prenne pas connaissance des milliers de notes de service sur les infrastructures dont il est responsable, mais il est proprement renversant qu’il n’ait pas exigé de voir celles qui concernaient le viaduc de la Concorde après son effondrement ». Le chroniqueur David ne se pose pas plus de questions que cela et enfile sur autre chose.

Aucun des journaux n’a d’ailleurs reproduit les notes de service révélées par Dumont, sauf le Journal de Montréal, qui en a reproduit une des trois, dans son édition du 15 mars en page 17. Mais elle est reproduite en caractères si petits que ça prenait presqu’une loupe pour la lire.

Explication de l’attitude des médias

Pourquoi les médias écrits montréalais n’ont-ils pas exigé formellement que Charest et Després reconnaissent qu’ils étaient au courant de ces notes de service avant le débat des chefs ? La raison diffère selon les journaux, mais en gros, cela se résume à ceci : il y a des liens forts et rapprochés entre l’univers politique et celui des médias, et tout le monde s’entend pour ne pas remettre en question l’ordre établi.

Au journal La Presse, on a des liens très forts avec le Parti libéral. N’oublions pas que les libéraux sont très connectés avec le monde des affaires, et que La Presse est la propriété de Paul Desmarais, le grand financier, patron de Power Corporation. L’affection de La Presse pour le Parti libéral n’est d’ailleurs un secret pour personne. Dans son éditorial du 26 mars 2007, André Pratte annonce les « préférences » officielles du quotidien : « nous souhaitons l’élection d’un gouvernement libéral majoritaire. D’un gouvernement du Québec fort ». L’article d’ailleurs ne parle pas du tout de l’affaire du viaduc de la Concorde et au contraire, louange Charest « qui s’est bâti une "équipe de rêve" ». La Presse ne voulait donc pas trop nuire aux libéraux fédéralistes. Donner un coup de pouce à l’ADQ dans le but de tasser les péquistes séparatistes, oui, mais pas plus.

De son côté, le Devoir, c’est le journal des intellectuels. Le populisme de Dumont leur pue au nez, et il n’était pas question qu’ils aident en quoi que ce soit l’ADQ durant la campagne électorale. Ces intellos fréquentent les cercles du pouvoir, et ils ne voudraient surtout pas que l’ordre établi soit remis en cause par un populiste aux manières mal polies comme Dumont.

Le Journal de Montréal est dirigé par un grand magnat des médias, Pierre-Karl Péladeau. Il a bien profité de la « convergence » (lire la concentration des médias permise par le pouvoir politique), et il n’a pas intérêt à trop brassé la cage. La sélection de chroniqueurs du Journal de Montréal démontre les liens de Péladeau avec les cercles politiques : Lise Payette, Yves Séguin, Joseph Facal sont tous d’anciens politiciens, qui montrent les deux côtés de la médaille, mais toujours de la même médaille.

Le présent article s’est concentré sur l’angle de couverture des médias écrits, mais le constat, que les médias protègent le pouvoir en place, s’applique aussi aux médias télévisuels.

Prenons par exemple Radio-Canada. C’est un organe contrôlé par le pouvoir politique fédéral. Et encore une fois, politiciens fédéraux et provinciaux, ainsi que journalistes sont souvent de la même galère. On voit beaucoup de transferts entre ces différents pôles de pouvoir. On n’a qu’à penser à Charest qui faisait de la politique auparavant au fédéral, la gouverneure générale Michaëlle Jean, qui est une ancienne journaliste de Radio-Canada, Christine St-Pierre et Bernard Drainville, des anciens de Radio-Canada qui ont fait le saut en politique, etc.

D’ailleurs tous ceux qui ont regardé l’émission Tout le monde en parle durant la campagne électorale, ont pu voir que l’animateur Lepage a collé d’aplomb Dumont avec son tableau budgétaire, mais a été très complaisant avec Charest. Aucune allusion au projet de vente du mont Orford à son ancien organisateur politique Paul Gobeil. Quand Charest a dit qu’il n’avait jamais eu connaissance des notes de service avant le débat des chefs, Lepage a avalé cela comme parole d’évangile.

On oriente le débat dans d’autres directions

Évidemment, alors que Dumont a profité du débat des chefs pour dévoiler les notes de service, les médias se devaient d’en parler. Mais comment en parler sans remettre en cause Charest et la commission d’enquête présidée par l’ancien chef péquiste Pierre-Marc Johnson ? Tout simplement en détournant le débat sur d’autres terrains.

Tout d’abord, les médias ont traité l’affaire avec légèreté, en faisant du sensationnalisme. Voici des extraits de différentes chroniques du journal La Presse du 14 mars, lendemain du débat des chefs :

Vincent Marissal : Mario Dumont « en a beurré un peu trop, et trop, c’est comme pas assez, c’est un vieux principe reconnu en politique » ; « ...roulement de tambour : voici le podium du débat des chefs 2007 : Or : Mario Dumont... ».

Yves Boisvers : « ... on est dans l’émotion, on est dans la tragédie. On est dans un thème adéquiste : la bureaucratie qui tue. Sous-thème : la méfiance envers l’État. Dumont accuse Charest de "cacher" l’information. »

Patrick Lagacé : « ... invoquer la tragédie du viaduc de la Concorde, en direct, en plein débat, avec un document inédit, est-ce juste ? En même temps, karma : Charest se fait rattraper pour avoir malicieusement évoqué Parizeau, en 2003 ». Et il termine avec : « Argent : Super Mario. Bronze : Charest (mauvaise coupe, mauvaise prestation, Moore’s) ».

On a aussi détourné l’attention en dénonçant le manque d’éthique et de responsabilité de Dumont, qui a utilisé la tribune du débat des chefs pour faire ses révélations. On a insisté sur le fait qu’il n’y avait pas de liens entre les problèmes répertoriés dans les notes de service et les causes de l’effondrement du viaduc. Bref, on a utilisé tous les moyens pour orienter le débat dans toutes sortes de directions, sauf dans celle qui pouvait discréditer le gouvernement libéral : Comment Charest et Després pouvaient-ils affirmer qu’ils n’avaient jamais été mis au courant des notes de service avant que Dumont les révèle lors du débat des chefs ?

C’est sur ce point que Charest et Després devaient être confrontés, et les médias, en tant qu’organes d’information devant révéler la vérité, ont manqué à leurs devoirs. Ce qui nous amène au constat suivant : il y a non seulement une grave crise de confiance des citoyens envers le pouvoir politique, mais il y en aura bientôt une autre envers les médias, quand les citoyens vont se rendre compte qu’ils protègent le pouvoir établi au point de ne pas jouer le rôle qu’on attend d’eux, soit d’informer les citoyens de façon neutre, non biaisée et non partisane.




Réactions

  • Concorde : du calme.
    26 mars 2007, par Paul-Émike L’Heavy
    70.82.52.2.***

    Bonjour

    Je ne suis pas sûr qu’il y ait une telle chose qu’une crise de confiance généralisée de la part de la population envers les médias. Personnellement, en tout cas, je continue à leur faire confiance, mais pas aveuglément, tout de même. L’antidote parfait : multiplier les sources. On obtient des points de vues différents, et de meilleures garanties d’objectivité.

    En tant qu’employé du ministère des Transports depuis 16 ans, affecté aux communications au sein de différents services, je puis dire avec assurance une chose : il n’existe aucune complaisance des médias envers ce ministère, sous quelque régime politique que ce soit. Au contraire, on a souvent l’impression qu’on nous cherche des poux. Deux grands « spécialistes » ne nous lâchent pas d’une semelle : Bruno Bisson, de La Presse, et Maurice Duddin, du Journal de Montréal. Le classique : toute l’année, ils déplorent le mauvais état de la chaussée et les problèmes de circulation. Quand vient le temps des annonces d’investissements pour des travaux de réfection et de développement, au printemps, quels sont les grands titres ? « Encore l’enfer cet été sur les routes, chantiers partout, autoroutes fermées, bouchons appréhendés, etc ». Complaisance ? Je ne voudrais pas voir ce qu’est la malveillance...

    Pour les notes de service, je laisse Charest et Després se démerder avec ça. Théoriquement, il n’est pas impossible que Després n’ait pas vu cette note. Il faut savoir qu’il y a des milliers de documents pertinents à la cause. Dès le lendemain de la catastrophe, en plein dimanche, c’était le branle-bas de combat dans les bureaux du Ministère pour rassembler toute l’information possible afin d’alimenter le ministre (plutôt le sous-ministre, Jacques Gagnon, qui s’est présenté au batte longtemps avant son boss, et a brillamment tenu le fort). Vous n’imaginez pas les masses de documents transmis ce jour-là et les jours suivants. Une note parmi tant de papiers peut très bien ne pas avoir attiré l’attention.

    Surtout que...

    N’oublions pas que la note en question était beaucoup moins explosive que ce que la lecture publique de Dumont laissait supposer. Il en a escamoté la conclusion (un détail...) qui ne recommandait pas d’action urgente de la part de la direction territoriale responsable du pont d’étagement Concorde. Ajoutons pour finir qu’il est presque certain que les causes qui ont entraîné la chute de la structure n’ont rien à voir avec le sujet de la note, qui fait état de dégradation du béton, alors que le problème (ça reste à prouver, mais quand même) est sans doute relié à un vice structural, à savoir : une mauvaise installation de l’armature d’acier.

    La commission d’enquête est là pour faire la lumière là-dessus, et rien ne permet de supposer qu’elle ne fera pas son travail correctement. (J’ajoute qu’il ne lui revient pas de remettre au Premier Ministre ou au ministre des Transports les documents qui étoffent son enquête, bien au contraire. Pourquoi pareille indiscrétion ? Là, on serait en droit de crier au favoritisme ou à l’ingérence politique...)

    Bref, les médias ont bien fait de jouer bémol cette affaire tapageuse, par respect pour les victimes et leurs proches, par respect aussi pour la population qui a droit de savoir le fond des choses (l’enquête y pourvoiera) bien davantage que de se faire scandaliser à des fins électorales.

    Paul-Émike L’Heavy



Copyright ©2007 Québec-Politique.com