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Paul-Émike L’Heavy
Étrange pouvoir.

dimanche 27 juin 2004

Une décision prise il y a un an par une cour de Colombie-Britannique force Élections Canada à permettre la diffusion de résultats électoraux partiels avant la fermeture de tous les bureaux de scrutin.

Le Canada s’étend sur cinq fuseaux horaires et demi, Terre-Neuve étant une demi-heure plus tard que les autres provinces maritimes. Cela signifie que les électeurs des fuseaux les plus à l’ouest connaîtront les résultats des autres fuseaux jusqu’à quatre heures et demie avant la fermeture de leurs propres bureaux de scrutin - peut-être un peu moins si on tient compte du temps nécessaire pour compter les votes.

Par exemple, les électeurs de la Colombie-Britannique sauront un bon deux-trois heures avant la fermeture de leurs bureaux de scrutin ce que les Maritimes, le Québec et l’Ontario auront choisi. Pour peu qu’ils s’astreignent à attendre la sortie de ces résultats - et que, d’abord, la chose leur tente - ils pourront alors exercer une sorte de pouvoir d’arbitre électoral, détenir une manière de balance du pouvoir, surtout dans le cas d’une élection serrée - comme celle-ci, justement.

Un cas concret : des néo-démocrates, constatant leur défaite inéluctable, et voyant les conservateurs détenir une légère avance sur les libéraux, pourraient décider de voter pour ces derniers afin d’éviter « le pire » à leurs yeux, c’est à dire un gouvernement conservateur.

Des progressistes mécontents du régime libéral pourri, résignés à voter conservateur pour se débarrasser de la canaille rouge, et voyant Harper prendre les devants, pourraient retourner à leurs premières amours, et voter NPD, ou Vert.

Bien des scénarios sont possibles. Nous entrons dans l’ère nouvelle du vote stratégique informé, plutôt que spéculatif. Bien franchement, je me demande si c’est un réel progrès.

Il y aura désormais différentes classes d’électeurs : le type « traditionnel », qui vote sans savoir ce que font ou feront les autres, et qu’on retrouvera dans les Maritimes. Puis, progressivement, des types d’électeurs de moins en moins « aveugles » à mesure qu’on se déplace vers l’ouest, jusqu’au votant Brittanico-Colombien qui, lui, bénéficiera pleinement de ce nouveau privilège qui consistera à se présenter au scrutin en possession d’une donnée importante. Juste chose ? Pas sûr.

Par ailleurs, ce cadeau à l’Ouest pourrait fort bien s’avérer empoisonné. Supposons, à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui, une vague, bleue ou rouge - ou autre, pourquoi pas ? - qui serait si forte que l’issue serait scellée aussitôt que le Québec et l’Ontario auraient rendu leur verdict. Les électeurs de l’Ouest pourraient alors, en proie à un bien compréhensible sentiment d’impuissance, décider de rester chez eux, travestissant encore là le portrait électoral « naturel ». Et pour peu que la chose se répète à quelques reprises, ces gens pourraient, désabusés, finir par déserter massivement l’exercice démocratique du suffrage.

Non, décidément, je ne suis pas à l’aise avec cette nouvelle avancée du sacro-saint droit à l’information. Il y a, parfois, des choses qu’il est préférable de garder secrètes, pour le meilleur intérêt général. Surtout si ce n’est que durant quelques heures...






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