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Paul-Émike L’Heavy
Bloc Québécois : inutile ?

jeudi 3 juin 2004

Il est de bon ton chez maints fédéralistes de qualifier le Bloc Québécois d’inutile. Ce mot leur saute aux lèvres dès qu’ils en parlent, et les imbéciles parmi eux en ont même fait un slogan, un mantra, une litanie.

Ça leur est devenu un automatisme. Or, la caractéristique d’un automatisme est de ne jamais être questionné par qui en est affecté. Une évidence à leurs yeux, il ne leur viendrait jamais à l’idée que qui que ce soit puisse en douter, pour quelque motif que ce soit.

Grave abandon du sens critique.

Essayons de pallier.

Inutile. Pourquoi inutile ? Par opposition à « utile », je suppose. Qu’est-ce qui empêche le Bloc d’être utile ? Vous dites ? Le pouvoir ? Ah, le pouvoir. Le Bloc Québécois ne peut pas accéder au pouvoir, donc il est inutile. C’est simple, non ?

Non. C’est simpliste, plutôt - mais certains fédéralistes n’en sont pas à leurs premières armes en fait de simplisme...

Il y a là-dedans deux pseudo-évidences sous-entendues : avoir des députés au pouvoir est utile, et rien d’autre n’est utile.

Je soupçonne ceux qui « raisonnent » de la sorte de ne comprendre qu’une seule chose de la politique : ou bien on a gnagné, gna gna gna, ou bien on n’a pas gnagné. En ce sens stupidement restreint, seul le pouvoir, en effet, peut être utile. La politique, les affaires publiques, pour ceux-là, se résument à cette dichotomie archi-primaire. Une fois le vote compté, plus rien ne compte. Les gnagnants célèbrent, les autres pas.

Mais pour les adultes, les autrement-que-binaires, il y a lieu d’examiner la question moins superficiellement.

Baigner dans la certitude qu’avoir une majorité de pantins d’arrière-ban au « pouvoir » est une chose utile est une preuve de - j’allais dire naïveté, mais c’est pire : l’observation des faits, depuis des décennies, suffit amplement à démontrer que c’est exactement le contraire. Il faut donc être, soit de mauvaise foi crasse - on en connaît - ou encore très pauvrement équipé - on en connaît aussi - pour en venir, non seulement à cette conclusion, mais l’ériger en certitude hors de tout doute.

Car, qu’a retiré de bon le Québec de toutes les majorités qu’il a accordées aux libéraux à Ottawa ? En quoi nous a été utile l’arrogance aristocratique de Trudeau « Just watch me » (marcher sur le dos du Québec) ? Ou celle, plus rustique mais non moins suffisante, de Chrétien, qui a pu se permettre toute la gamme des exactions possibles, lui et ses sbires, dans la plus totale impunité ? C’est ça, être utile ? Les libéraux se sont toujours servi du confort de leurs majorités pour en mener large, se payer la traite et la tête des gens en même temps, mépriser toute opposition, parlementaire ou autre. Et il y en a pour trouver, non seulement que c’est utile, mais que rien d’autre ne peut l’être.

Allo ? Jamais entendu parler du concept d’opposition ? De critique du pouvoir ? De chien de garde ? Quels sont ces pseudo-démocrates du 31 octobre au soir qui se méprennent à ce point sur la notion de démocratie qu’ils en viennent à mépriser tout ce qui n’est pas au pouvoir ? Pas riche en fait d’analyse politique, ça. Quant à l’attachement aux valeurs démocratiques : pourvu qu’on gnagne, gna gna gna.

Le plus beau, c’est qu’il y a de fortes chances que le Bloc Québécois se retrouve avec la balance du pouvoir dans un gouvernement minoritaire, bleu ou rouge, au lendemain du 28 juin. Même le plus rudimentaire des observateurs ne peut s’empêcher d’entrevoir toutes les possibilités qui s’offriraient alors à un parti ouvertement et officiellement voué à l’unique défense des intérêts des Québécois. Nous serions infiniment mieux servis par cette combinaison d’un parti aux abois et soucieux, pour conserver le pouvoir, de ne pas déplaire à un autre parti, celui-là entièrement consacré aux intérêts du Québec - en comparaison d’un gouvernement assuré de son invulnérabilité et dirigé par des voleurs. Pas dur à comprendre.

Mais nos clowns de service ne sont pas des observateurs, même rudimentaires. Ils ont appris par coeur quelques tours faciles, qu’ils répètent depuis par réflexe, automatiquement, ad nauseam, et cela leur suffit - puisque suffisants.

Il est juste regrettable qu’ils se soient trompés de scène. La scène politique, là, c’est pas le chapiteau, là...






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