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Jean-Marc Rioux
Dérive des médias (Yves Michaud)...

dimanche 4 juillet 2004

Dérive des médias Limites et responsabilité de la liberté d’information

YVES MICHAUD journaliste à la retraite au journal Le Devoir 19.7.00

I1 faut s’inquiéter des signes avant-coureurs, révélateurs d’une dérive de l’information préjudiciable au bon fonctionnement de nos sociétés démocratiques. Un citoyen bien informé est un citoyen libre ; un citoyen mal informé est prisonnier d’un système dans lequel des faussaires peuvent en toute impunité voiler la vérité, ânonner des textes tendancieux, servir des intérêts plus ou moins avouables, flétrir des réputations, briser des vies et dormir comme des loirs avec la satisfaction du devoir accompli.

Cela est vrai pour la presse écrite, radiophonique ou télevisuelle, davantage pour cette dernière avec le pouvoir de l’image associé à la parole. Les contre-pouvoirs sont l’essence même de la démocratie : le législatif surveille l’exécutif, lequel peut être censuré par le judiciaire. Malheureusement, le « quatrième pouvoir », celui d’informer, relais entre les gouvernants et les gouvernés, n’est l’objet d’aucune surveillance véritable, hormis des recours terriblement onéreux et de désespérantes lenteurs devant les tribunaux.

Avec le résultat que le citoyen ordinaire ou la personne morale victimes de désinformation, de libelle, de diffamation, n’obtiendront jamais réparation des torts qui leur sont causés. « Je ne conseillerais pas à mon pire ennemi de poursuivre en libelle ou en diffamation, malgré le bien-fondé de sa cause, me disait un avocat réputé, en raison des lenteurs et des coûts du système judiciaire. » Bref, silence aux pauvres ! Taisez-vous ! Et endurez !

Certains cas récents, d’autres moins, illustrent la faiblesse de notre système de contrôle et de contre-pouvoirs dans notre société lorsque l’un d’entre eux est à toutes fins utiles laissé à l’arbitraire et à l’exercice pervers de sa fonction. De timides correctifs ont été apportés au cours des dernières décennies pour limiter l’immense pouvoir d’informer et rendre un semblant de justice à ceux ou celles qui ont été, sont ou seraient victimes des bavures de l’information.

Conseil de presse et ombudsman peuvent porter un jugement moral et ordonner sa publication dans les entreprises d’information, mais là s’arrêtent leurs prérogatives. Encore faut-il, lorsque l’on fait appel à leurs offices, surmonter une méfiance toute naturelle à l’égard des avocats qui jugent des avocats, des policiers qui jugent des policiers, des journalistes qui jugent des journalistes, pour ne nommer que ceux-là. Les jugements inter pares, loin s’en faut, ne sont pas les parangons d’une justice au delà de tout soupçon.

L’information a envahi nos vies à un point tel que l’un des journalistes les plus respectés du monde occidental, Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, vient de publier un livre phare sur la « tyrannie de la communication ». Le pouvoir magistral d’informer, détenu dans la majorité des cas par de puissants intérêts financiers, surplombe désormais le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Cela est malsain pour la démocratie. Les accusations hurlées sur cinq colonnes à la une et les acquittements publiés comme des petites annonces sont des travestis d’équité et de justice.

Les limites de la liberté d’informer s’arrêtent au droit naturel des femmes et des hommes à la présomption d’innocence, au respect de leur réputation, de leur honneur, de leur intégrité et de la jouissance paisible de leur vie. Au delà, c’est la main levée à tous les arbitraires, aux insinuations, aux demi-vérités, aux mensonges par omission, au tripotage et à la manipulation obscène de l’information à des fins suspectes et déloyales.

Il devient urgent de coiffer le « quatrième pouvoir » d’un observatoire ou d’une vigile des médias, composé de personnalités de la société civile sans liens directs ou indirects avec « l’industrie journalistique », avec des pouvoirs réels de sanction et des moyens financiers adéquats pour protéger la société contre toute forme de manipulation de l’information. Ce qui implique des études ou des recherches exhaustives sur le traitement de l’information et la capacité pour les citoyens, y compris les personnes morales, d’obtenir réparation dans des délais raisonnables.

La liberté d’informer est l’une des plus grandes conquêtes de l’humanité en servant de coupe-feu à la dictature des pouvoirs régaliens, politiques ou économiques. Il serait dommage qu’elle se prostitue dans l’exercice incontrôlé, dévoyé et impuni de sa mission de service de l’intérêt public.






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