Éric Tremblay
QUÉBEC LUCIDE ? PLUTÔT DOGME NÉOCONSERVATEUR !
vendredi 21 octobre 2005
QUÉBEC LUCIDE ? PLUTÔT DOGME NÉOCONSERVATEUR !
Le manifeste de dix pages intitulé « Pour un Québec lucide », cosigné par Lucien Bouchard et ses acolytes de droite, relève plutôt du dogme néoconservateur que d’une réflexion constructive pour l’avenir du Québec. Voulons-nous vraiment d’un Québec calqué sur le modèle états-unien où les inégalités socio-économiques ne cessent de croître, où la classe moyenne disparaît à une vitesse exponentielle et la guerre de tous contre tous s’intensifie ? Quelle vision pathétique et étroite de la vie en société !
Les scénarios catastrophes avancés par ces douze apôtres de l’école de Chicago, dont Milton Friedman se veut le Messie, ne sert les intérêts que des riches et puissants de ce monde absurde. Leur propagande de peur ne vise qu’à diviser et affaiblir les travailleurs et les citoyens des classes moyenne et ouvrière, en plus de culpabiliser les pauvres. Nulle part, dans ce document, les multinationales et les dirigeants d’entreprises sont critiqués pour leur comportement irresponsable en matières d’exploitation des bas salariés, de délocalisation de compagnies, de pollution de l’environnement ou d’évasion fiscale.
Pire, ce texte tente insidieusement de blâmer les honnêtes citoyens, travailleurs et syndicats pour leur manque de responsabilité. Ces derniers, tels des enfants gâtés, en demanderaient trop selon les sbires néoconservateurs. Quelle hypocrisie ! Ne savent-ils pas que plus de 80% des Québécois gagnent moins de 30 000 $ par année ? Que les travailleurs salariés de Montréal gagnent en moyenne moins de 18 000$ sur une base annuelle ? Que le salaire minimum ne suffit même pas à se sortir de la pauvreté ? Que 50% des enfants de Montréal proviennent de familles vivant sous le seuil de la pauvreté ? Bouchard et cie seraient-ils aveugles ou simplement malhonnêtes ? J’allais oublier, ces personnages gagnent plus de 500 000 $ en moyenne par année. Payent-ils seulement leur juste part d’impôt ? Facile pour ce club de riches de cracher sur le peuple ! La vérité est sûrement de leur côté.
De plus, Bouchard gagne en partie sa vie grâce aux juteux contrats que lui octroie le gouvernement du Québec afin de briser des syndicats (ex. : SAQ et OSM). Sans oublier les pensions d’ancien député que lui versent à vie les gouvernements fédéral et québécois. Quant à M. Saint-Pierre, président de SNC-Lavalin, grande firme d’ingénieurs, il doit sa richesse aux juteux contrats gouvernementaux et multiples subventions. Son rythme de vie, il le doit aux contribuables québécois. Passons maintenant à messieurs Lacroix, ex-recteur de l’Université de Montréal, Facal, ex-ministre et professeur aux HÉC, et Fortin, professeur d’économie à l’UQAM. Quels hypocrites ! Ce sont l’État québécois, par l’entremise des revenus fiscaux et le financement des universités, ainsi que les étudiants payant des droits de scolarités, qui leur ont permis de gagner beaucoup d’argent. Aussi, André Pratte, le caniche de la famille Desmarais, ne fait qu’être égal à lui même. Il ne fait que protéger les intérêts financiers des Desmarais qui pratiquent l’évasion fiscale afin de ne pas payer leur juste part d’impôt. Franchement, ces tristes personnages devraient cesser de prendre les Québécois pour des cons ! Ils peuvent ravaler leur leçon moraliste de responsabilisation.
Sous le couvert de la mondialisation, de la compétitivité internationale et de la concurrence acharnée de la Chine et de l’Inde, ces représentants de la droite voudraient plus de flexibilité de la part des syndicats et des travailleurs. Traduction : acceptez des baisses de salaire et une réduction de vos conditions de travail, sinon les entreprises vont délocaliser. Toute une vision constructive. Ce discours n’est pas nouveau. C’est celui de Reagan et Thatcher du début des années ’80 qui contribue à la disparition progressive de la classe moyenne et l’appauvrissement de l’ensemble des travailleurs états-uniens et anglais. Pendant ce temps, les dirigeants des 300 plus grandes multinationales gagnent maintenant plus de 500 fois le salaire moyen de leurs employés. Croyez-vous que cette réalité s’avère juste ?
Autre dogme : pour demeurer compétitif et améliorer les services à la population, il faut faire plus de place au privé dans les secteurs de la santé et des services publics. Mensonge ! Aux États-Unis, plus de 45 millions de personnes, ne possèdent aucune assurance privée de santé. La fortune personnelle décide de la santé des gens. Dans la ville de New-York, les hommes pauvres de Brooklyn vivent en moyenne 25 années de moins que les hommes riches de Manhattan. Est-ce ce modèle privé de santé que nous voulons pour les futures générations ? Même chez nos voisins du sud, les démocrates se rendent compte de l’importance d’adopter un système de santé universel public. Leur système privé est en faillite à cause des pressions économiques exercées par les compagnies d’assurance. Quant aux autres services publics, l’Angleterre et plusieurs États américains s’aperçoivent de l’inefficacité de gestion du secteur privé dans les domaines collectifs, tels les secteurs du transport et de l’énergie (ex. : chemins de fer en Angleterre et scandale de Enron aux Etats-Unis).
Autre dogme : la dette publique québécoise et les problèmes démographiques s’avèrent dangereux pour la pérennité de notre système de santé. Faux. Nous n’avons pas besoin de rembourser la dette afin d’assurer l’avenir de notre système. Ce que nous devons faire, c’est de la contrôler. Aucun pays occidental développé ne peut rembourser sa dette sans risquer un chaos social. Pourtant, tous les pays occidentaux vivent les mêmes problèmes démographiques que le Québec. Comment se fait-il que ces 12 « penseurs » ne possèdent pas la lucidité nécessaire à l’implantation d’une vraie politique familiale permettant une hausse de la natalité ? Un gouvernement responsable doit s’assurer d’améliorer la condition et la qualité de vie des citoyens par la redistribution de la richesse collective, tout en assurant une paix sociale. Le Québec n’a jamais été aussi riche. Pourtant, la pauvreté ne cesse d’augmenter. La réduction de la dette ne ferait qu’exacerber les inégalités socio-économiques.
Autre dogme : le dégel des droits de scolarité est nécessaire afin d’améliorer le système d’éducation. Faux. Tout ce que cette décision entraînerait, c’est une diminution de la fréquentation de nos établissements collégiaux et universitaires par une partie importante de nos jeunes en introduisant une injustice basée sur la capacité de payer. Le problème d’accession équitable à l’éducation post-secondaire s’aggraverait. Notre société a besoin de plus de jeunes diplômés, et non de moins, afin de relever les grands défis qui nous attendent. Voulons-nous vraiment du système universitaire états-unien discriminatoire qui bloque le plein développement des moins fortunés ? Il n’y a pas que le modèle injuste de nos voisins du sud. Plusieurs pays européens riches ont aboli les droits de scolarités. Pourtant, ils ne sont pas en faillite.
Autre dogme : la fiscalité des entreprises doit être réformée à la baisse afin d’offrir un climat d’investissement plus favorable et améliorer leur compétitivité. Assez, c’est assez ! Le taux marginal d’impôt des grandes et moyennes compagnies avoisine le zéro absolu. Pire, ces mêmes entreprises licencient massivement malgré leurs profits et les généreuses subventions gouvernementales. Ainsi, les travailleurs, par leurs impôts, financent leur propre mise à pied. Depuis les années ’60, la part des impôts corporatifs, en pourcentage de la totalité de l’assiette fiscale, a fondue comme neige au soleil, alors que les revenus réels des travailleurs et de la classe moyenne ont stagnés.
Alors que la classe moyenne est étranglée par la fiscalité des particuliers, ces gens de droite proposent une augmentation substantielle des tarifs d’électricité et de la taxe de vente. Voulons-nous que l’ensemble des Québécois améliorent leur niveau de vie ou qu’ils s’appauvrissent ? L’exemple de la privatisation de l’électricité en Californie et en Ontario devrait pourtant suffire à nous convaincre du danger d’une telle démarche. Que les entreprises cessent de profiter de contrats d’approvisionnement spéciaux. Qu’elles payent leur juste part. Quant à la taxe de vente, il ne faut pas l’augmenter, car cela pénaliserait les travailleurs et la classe moyenne, et n’aurait que peu d’impact sur les riches. Mettons en place un vrai régime d’impôt progressif et abolissons les paradis fiscaux. Ainsi, la classe moyenne serait soulagée et les riches paieraient enfin leur juste part.
Enfin, ces 12 prétentieux ne mentionnent nullement que le problème majeur des finances publiques du Québec réside dans le fait que nous appartenons à la fédération canadienne et, conséquemment, que nous ne contrôlons toujours pas la moitié de nos argents accaparés par les autorités centralisatrices de ce pays absurde. Si le Québec devenait un pays, nous pourrions profiter de l’ensemble des recettes fiscales afin d’investir dans nos priorités collectives telles l’éducation, la santé et la lutte à la pauvreté. Le Québec indépendant pourrait alors se développer pleinement en assurant une meilleure redistribution de la richesse, tout en continuant à améliorer les services publics dans un souci de solidarité et de justice. Voilà la solution lucide que les Québécois doivent appliquer afin de prospérer librement !
Éric Tremblay Avocat