Robert Deragon
Bloquer l’essentiel
lundi 20 juin 2005
Les CPE en crise, les négociations qui achoppent avec les 175 000 employés de l’État affiliés à trois grands syndicats, et 250 000 syndiqués supplémentaires qui se joindront, dès cet automne, à ces grandes manoeuvres. Comme par le passé, ces confrontations avec les employés de l’État sont fort douloureuses. Et l’on peut parier qu’à l’avenir, elles le seront encore plus, puisque la période actuelle de prospérité économique ne durera pas éternellement. Quels arguments invoquent la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, pour se défendre ? « Je n’imprime pas l’argent. Je dois aller le chercher dans la poche des contribuables [...] Je suis obligée de bloquer des choses très essentielles parce que nous n’avons pas l’argent ». Pas d’argent ? Mais, Madame la ministre, l’économie québécoise tourne rondement, et les taux d’imposition ne sont pas particulièrement bas. Ce que la grande argentière ne dit pas, c’est que l’argent est là, mais elle est entre les mains de l’autre gouvernement : 46 milliards de surplus dans la caisse de l’assurance-emploi, et des surplus budgétaires scandaleux qui s’accumulent, années après années, dans les poches du gouvernement impérial d’Ottawa.
Le déséquilibre fiscal n’est pas une vue de l’esprit. Il a des conséquences bien réelles, bien concrètes. Bref, il bloque des choses très essentielles. Interrogez tous ceux qui, sur une liste d’attente en raison d’un sous-financement de la santé, espèrent que la chirurgie promise se concrétisera bientôt. Pour eux, l’obstination du gouvernement fédéral à accumuler les surplus est synonyme de souffrance, tant morale que physique. Pour ménager le système fédéral, le gouvernement Charest accepte de sacrifier des vies humaines. Exagération et délire ? Au Québec, des salles d’opération ferment tôt en après-midi parce que le financement fait défaut. Dans ces circonstances, affirmer que le déséquilibre fiscal tue ne relève certainement pas du délire ; c’est une réalité qu’il faut dénoncer.
L’évidence, c’est que bon nombre des crises financières qui secouent le Québec depuis quelques années sont directement liées à ce déséquilibre fiscal qui gruge peu à peu la marge de manœuvre notre État québécois. Il dévore littéralement nos projets de société. Et le seul ministre qui défendait avec énergie ce dossier, le plus important dans les relations Québec-Canada, a été remercié parce que, justement, il critiquait avec trop de vigueur le maître fédéral. Pour nos représentants libéraux québécois, rien ne peut justifier une critique musclée du gouvernement fédéral. S’il le faut, on bloquera l’essentiel, comme le dit si bien la ministre.
D’aucuns ont longtemps cru que Robert Bourassa était le maître absolu de l’aplatventrisme. Avec Jean Charest, une nouvelle ère vient de s’ouvrir, celle de l’abdication inconditionnelle et totale. Désormais, face à la menace souverainiste, sauver l’essentiel ne peut justifier de rompre la solidarité du front fédéraliste. Il est exaspérant de voir ce gouvernement Charest s’obstiner à jouer le jeu du fédéralisme au détriment de nos intérêts les plus fondamentaux. Mais quel rapport de force peuvent-ils bien construire avec Ottawa si d’avance ils déclarent que rien n’entamera leurs convictions fédéralistes ? N’ont-ils donc jamais ouvert un livre d’histoire pour comprendre qu’en politique, il n’y a jamais de cadeau entre des gouvernements qui s’affrontent ? Au moins, Robert Bourassa avait l’intelligence et l’ouverture d’esprit d’affirmer que son adhésion au Canada n’était pas inconditionnelle, qu’il pouvait basculer dans le camp souverainiste si Ottawa poursuivait sa politique de Nation building tout azimut.
Avec un taux de plus de 80% d’insatisfaction à l’égard de Jean Charest, les Québécois sont de moins en moins dupes. Le prétendu sauveur venu d’Ottawa ressemble un peu plus chaque jour à un homme de main à la solde du Canada anglais et de la nomenklatura fédéraliste québécoise, pour faire rentrer le Québec dans le club des provinces soumises. Mais pour qu’un roi-nègre réussisse, il y a un pré-requis incontournable : il doit posséder une très une bonne connaissance du peuple qu’il veut soumettre. Malheureusement pour eux, Jean Charest a démontré que l’âme québécoise lui échappe totalement.
Parions que ceux qui, dans l’ombre il y a quelques années, nous ont bricolé ce petit premier ministre, travaillent désormais activement à nous en bricoler un nouveau. La tâche sera plus ardue cette fois, car les candidats de qualité ne se bousculent pas pour venir défendre l’indéfendable aux Québécois. Car il faut bien l’avouer, la réserve de politiciens fédéralistes d’envergure commence à se tarir dangereusement, au point où, avec le recul, Robert Bourassa semble avoir été un grand premier ministre. C’est dire la médiocrité actuelle qui afflige leur camp. Souhaitons bonne chance à nos adversaires ; continuer à bloquer l’essentiel ne sera pas chose facile.