Robert Deragon
De la pertinence du Bloc à Ottawa
vendredi 11 mars 2005
Lorsque le Bloc Québécois fit son entrée à la Chambre des communes il y a un peu moins de 15 ans, beaucoup d’observateurs de la scène politique y virent un simple mouvement d’humeur post-Meech. Le Canada anglais imaginait être en face d’une espèce d’Equality Party fédéral, émanant lui aussi d’une minorité linguistique en colère. N’ayant aucune chance d’accéder au pouvoir, ce parti ne pouvait qu’être éphémère, pensait-on. Et pourtant, il est toujours là, plus fort et plus dynamique que jamais. Au point qu’en ces temps de grande turbulence péquiste, le Bloc est plus que jamais le porte-étendard du mouvement souverainiste. La grande erreur des fédéralistes fut de ne pas comprendre qu’il s’agissait du véhicule politique d’un peuple, et non celui d’une minorité linguistique comme c’était le cas du temps de l’Équality Party.
Malgré ce succès, d’aucuns questionnent encore la pertinence de faire élire des députés sous la bannière bloquiste. J’avoue ne pas comprendre pourquoi on demande aux Québécois souverainistes de voter pour des députés qui ne croient pas à la souveraineté, sous prétexte qu’ils siègent à Ottawa. Par quelle logique tordue faudrait-il qu’un indépendantiste contribue à faire élire un député n’épousant pas ses idées, et qui, de surcroît, combattrait dans le camp adverse lors du prochain référendum ? Parce qu’il ne peut faire parti d’un gouvernement fédéral ? La belle affaire ! Chaque député libéral que nous envoyons à la Chambre des communes se transforme en docile collaborateur d’un régime qui ne donne suite à aucune de nos revendications fondamentales et légitimes. À quoi servirait-il d’avoir soixante-quinze de ces députés ?
Si on avait élu un tel nombre de députés libéraux lors de l’élection du 28 juin 2004, ils seraient soixante-quinze à nous dire que le dernier budget Goodale est un bon budget pour le Québec, et que le déséquilibre fiscal n’existe pas. Bref ils nous diraient exactement le contraire de ce que pensent nos députés à l’Assemblée nationale. En fait, le Québec a déjà goûté à cette médecine. En 1982, il y avait alors soixante-quatorze députés québécois libéraux à Ottawa. Ils ont tous applaudi au rapatriement unilatéral de la Constitution et ce fut l’une des pires défaites de l’histoire politique du Québec.
Bien sûr que le Bloc est un empêcheur de tourner en rond pour le Canada. Vrai aussi qu’il détraque en quelque sorte le jeu politique de toute la fédération. Chercher à le démonétiser ne sert pourtant à rien, puisqu’il est le produit d’une double injustice : celle d’abord de l’exclusion constitutionnelle, et celle ensuite du refus de réparer ce coup de force par le torpillage de l’Accord du lac Meech par le Parti libéral du Canada.
Tous les pays du monde sont prisonniers de leur histoire. Le Canada ne fait pas exception. Nier l’exclusion constitutionnelle du Québec ne fera pas disparaître le problème. Il n’y a pourtant que deux façon d’éliminer le Bloc. La première c’est de réparer l’injustice par une réforme en profondeur du fédéralisme dans le sens des revendications québécoises. Cette solution est exclue par tous les grands partis fédéraux. Le Canada anglais n’en veut pas, il a son propre agenda centralisateur, incompatible avec la vision québécoise. Ne reste donc que la seconde : la souveraineté du Québec.
D’ici là, la nation québécoise doit continuer d’être représentée par un groupe parlementaire qui en reconnaît l’existence et qui fait la promotion de son émancipation. Cela est d’autant plus important, qu’il se trouve à Québec un gouvernement de fédéralistes inconditionnels, pour lequel l’intérêt supérieur du Canada prime sur celui du Québec. Dans ce contexte, qui peux sérieusement affirmer que le Bloc Québécois n’est pas, d’une certaine manière, le dépositaire d’un service essentiel pour notre peuple ?