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Guay, Serge-André
La démocratisation de l’accès à l’édition est avant tout l’affaire du peuple

dimanche 30 novembre 2008

Deux débats se sont tenus récemment à Montréal au sujet de l’avenir du livre. Le premier a eu lieu dans le cadre du Salon du livre de Montréal à l’initiative de la librairie Monet samedi le 22 novembre sous le thème « Livre électronique et édition numérique : entrevoir l’avenir ». Le second débat se déroulait dans le cadre d’un Bar Littéra-culture, une activité du Consulat général de France à Montréal, lundi le 24 novembre dernier sous le thème « Un livre numérique est-il toujours un livre ? ».

J’ai assisté au premier débat en tant que spectateur et au second en tant que panéliste. L’impression fut la même d’un débat à l’autre : un incendie dans une usine de feux d’artifice. Les échanges allaient dans toutes les directions, donc sans qu’elles nous mènent quelque part. J’ai été très déçu comme en témoigne mon résumé du premier débat. Le deuxième débat a amplifié ma déception au point où tout résumé me semble inutile.

Cependant, une conclusion s’impose : la démocratisation de l’accès à l’édition est avant tout l’affaire du peuple, non pas des gens du milieu littéraire, des universitaires et encore moins des gouvernements. Tous ces gens se foutent éperdument du fait que les éditeurs refusent plus de 90 % des manuscrits soumis à leur attention. Personne ne semble ému par le fait que 90 % des écrits de nos auteurs finissent aux poubelles ou soient remisés à jamais au fond des tiroirs. Pourtant, cette mise au rancard concerne autant les écrivains professionnels que les auteurs amateurs d’une seule œuvre.

La réponse la plus souvent entendue au sujet de ces refus est la suivante : « Vous ne trouvez pas qu’il y a déjà assez de livres comme ça ? » Et on ajoute : « Certains affirment qu’il se publie déjà beaucoup trop de livres ».

Assez ou beaucoup trop de livres, c’est là une observation propre à l’industrie traditionnelle du livre qui a saturé son propre marché au fil des ans et des subventions gouvernementales. Il faut le dire et le rappeler : le livre est devenu l’objet d’une industrie depuis les années 70 au Québec. Le manuscrit n’est guère plus qu’une simple matière première qui fera soit partie des rejets de la mine ou des bijoux trouvés. L’auteur se creuse l’âme et la tête, déverse ses viscères sur la table, sans savoir s’il se trouve à la morgue ou au département de la natalité.

Il faut beaucoup de courage pour écrire lorsqu’on sait que l’on a moins de 10 % des chances d’être publié. Ce courage, ce goût d’écrire doivent être soutenus sans retenue, car ils ne sont rien de moins que les battements du cœur du patrimoine littéraire d’un peuple. Évidemment, une industrie, quel qu’elle soit, n’en a rien à branler de ces considérations purement culturelles si ce n’est que pour en tirer un profit financier ou une subvention gouvernementale.

Force est de conclure qu’il y a deux types de patrimoine littéraire. Le premier est industriel, le second artisanal, pour choisir un mot opposé à la production industrielle. L’industrie du livre au Québec parvient à faire vivre moins de 200 écrivains à temps plein et encore faut-il que ces derniers bouclent les fins de mois avec d’autres sources de revenus en écrivant, par exemple, des chroniques dans les médias, des textes pour des entreprises,... On ne dit pas l’industrie de l’écriture mais « du livre ».

C’est peut-être parce que la matière première, le manuscrit, est trop abondante que l’industrie du livre n’a pas de regret face à ses rejets. À l’instar de toute autre industrie, elle ne retient que les projets rentables, que les manuscrits qui ont une chance de rentabilité. Autrement dit, on ne refuse pas plus de 90 % des manuscrits parce que l’écriture, le style, l’orthographe, la syntaxe,... sont mauvais mais parce qu’ils ne rencontrent pas les critères de sélection commerciaux.

« Beaucoup de gens écrivent mais rares sont les écrivains », dit-on. Il ne faut pas oublier que la très grande majorité des gens qui s’adonnent à l’écriture ne souhaitent pas devenir nécessairement des écrivains, vivre de leurs écrits et être célèbres. Au Québec, il y a à peine une vingtaine d’écrivains célèbres. Et ils ne témoignent pas nécessairement de l’ensemble de la réalité.

La réalité, elle dort au fond des tiroirs. Elle mise à partie par l’industrie du livre, car cette dernière détient officiellement le monopole éditorial, avec la complicité des gouvernements.

C’est ce monopole éditorial que vient ébranler l’édition en ligne sur Internet. Partout où elle a vu le jour, cette nouvelle approche de l’édition permet la démocratisation de l’accès à l’édition. La diversité éditoriale s’en trouve grandement améliorée pendant que le concept du libre choix des lecteurs fait son petit bonhomme de chemin.

L’éditeur en ligne n’a pas les contraintes de l’éditeur traditionnel. Un livre numérique lui revient à moins de 10 % du coût de production d’un livre traditionnel. Et grâce à l’impression à la demande, un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur, il n’a pas à imprimer et à entreposer d’inventaires. L’éditeur avec impression à la demande n’a aucun invendu, car chaque exemplaire imprimé est vendu à l’avance. Il n’a pas non plus à débourser des commissions aussi élevées que celles de la distribution et de la vente traditionnelle. L’Internet lui offre des économies inaccessibles à l’éditeur traditionnel. Bref, l’éditeur en ligne peut se permettre de publier davantage de livres de davantage d’auteurs, car le risque financier qu’il prend est réduit à sa plus simple expression.

Mais l’éditeur en ligne ne publie pas tous les manuscrits qu’il reçoit pour autant, contrairement à ce que laissent entendre les détracteurs de cette démocratisation de l’accès à l’édition. Les éditeurs en ligne ont aussi l’obligation de bâtir et de développer la réputation de leurs auteurs et de leurs œuvres. Un coût d’exploitation réduit ne signifie pas automatiquement que la quantité prime sur la qualité. La grande différence entre l’édition traditionnelle et l’édition en ligne, c’est que cette dernière n’est pas élitiste et purement mercantile.

L’éditeur en ligne a une mission de préservation du patrimoine littéraire inédit qui compte pour plus de 90 % des écrits de nos auteurs, amateurs et professionnels. Comment se faire une idée juste de la réalité si les lecteurs ont droit à moins de 10 % des écrits ? Aujourd’hui, plus personne de censé ne peut soutenir que moins de 10 % des écrits sont convenables, suffisamment bien pour mériter d’être lus. La démocratisation de l’accès à l’éducation depuis les années 60 au Québec a grandement amélioré la qualité de l’écriture au sein de la population. Le temps est maintenant venu de démocratiser l’accès à l’édition pour permettre aux gens d’être lus et ainsi compléter dans le domaine littéraire cette fameuse Révolution tranquille. Autrement, pourquoi avoir transmis le goût d’écrire au sein de la population ?






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